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Honorer les morts de l'exil

La thérapeute chilienne Fabiola Velasquez et son ONG The Earth Medicine, qui répare les vivants au quotidien depuis plusieurs années, inauguraient aujourd’hui le cimetière des réfugiés de Lesbos.



Un sentier de terre battue qui serpente entre les oliveraies, à une dizaine de kilomètres de Mytilène. Tout au bout, derrière une clôture rouillée, se trouve le cimetière des réfugiés de Lesbos, dans le village de Kato Tritos. Il existe depuis 2016. C’est là qu’on enterre les morts, tous les morts de la mer et de la terre. Ceux qui sont morts d’avoir cru à un avenir de paix et de sécurité, morts d’avoir osé traverser les eaux.


Certains se sont noyés pendant la traversée, à quelques mètres à peine de la terre ferme, entre Asie et Europe, presque déjà en Grèce. D’autres sont morts après avoir touché le sol européen où s’étaient échoués leurs rêves. Ils ont rendu leur dernier souffle dans le camp de Moria, parce qu’à Moria on ne faisait que ça, mourir. En espagnol moría veut dire il ou elle mourait à l’imparfait, dans la durée, sans limite de temps et un peu plus chaque jour. A Moria certains sont tombés en victimes de la violence de ceux qui n’avaient plus rien à espérer, de ceux qui avaient tout abandonné derrière et rien trouvé devant.

D’autres ont été terrassés par les éléments, comme Jean-Paul, 24 ans, mort de froid en janvier 2019, et tous les autres, les dizaines d’autres, dont les corps sans vie étaient ramassés à la chaîne pendant les hivers 2017 et 2018, asphyxiés par les émanations du gaz qu’ils avaient utilisé pour réchauffer un peu leur tente glacée.

D’autres encore ont succombé à des maladies que personne ne s’était fatigué à prendre en compte, parce que l’Europe ne se soucie pas de l’état de santé de celles et ceux qui sont venus chercher la paix, et qu’elle les laisse dépérir là pendant des mois et parfois des années, sans soins, sans nourriture adéquate, et privés de leurs libertés les plus fondamentales, comme la liberté de mouvement et celle de demander l’asile.

Le dernier mort a été enterré la semaine dernière.

A Lesbos en 2024 on continue de mourir et les corps sont jetés dans ce champ, à l’abri des regards.


Ce matin on a honoré les morts de l’exil, toutes celles et tous ceux dont le voyage s’est arrêté ici, alors qu’ils avaient encore en tête tant de rêves et d’espoirs, pour aller plus loin, vers l’avant, vers la vie. Parce que seule une énergie vitale exceptionnelle avait pu les mener jusque-là, après avoir bravé les flots de la mer Égée, escaladé les cols enneigés des montagnes turques, survécu aux violences policières. Cette énergie qu’ils avaient su préserver tout au long du chemin, cette flamme qui brûlait en eux, s’est éteinte sur le seuil de l’Europe, sur cette île de Lesbos fantasmée, île-frontière, île-prison, île-cimetière.


Il a fallu toute l’énergie de Fabiola Velasquez, une thérapeute chilienne installée sur l’île depuis des années, pour rendre à leur dernière demeure le respect qu’elle mérite. Depuis des années, le champ dans lequel étaient enterrés à la va-vite les corps des âmes errantes que l’Europe ne veut pas voir était pratiquement laissé à l’abandon. Des fosses communes, des tombes invisibles et quelques pierres tombales sur lesquelles étaient parfois inscrits un nom et une date de naissance, le plus souvent le mot άγνωστος, inconnu. Tout était mangé par les herbes folles. Quelques mois après chaque enterrement, on ne distinguait déjà plus ni les pierres ni les noms, et disparaissait ainsi la mémoire de l’île et celle des morts, dont il ne restait qu’un nom à moitié effacé sur une plaque de marbre, dans le meilleur des cas. Avec son équipe, Fabiola Velasquez a tenté de retrouver les familles des morts. Elle a contacté les époux, les enfants, celles et ceux qui étaient arrivés à bon port ou restés au pays, et qui ne savaient pas où reposaient leurs morts. Certains ont envoyé une photo à déposer sur une tombe. Une organisation caritative allemande a financé les pierres tombales. Pendant près de deux ans, l’équipe a bataillé pour obtenir l’autorisation de réhabiliter le lieu et de lui rendre sa dignité. Pour honorer dans la mort ceux qu’on n’avait pas su respecter de leur vivant. Et pour ceux qui restent.

Ce matin, à Lesbos, on a enfin inauguré le cimetière de Kato Tritos, ouvert en 2016 à l’improviste, après un naufrage qui avait fait soixante morts d’un coup, et dont personne n’avait eu l’idée de prendre soin depuis. On a déposé des roses rouges sur les pierres tombales blanches. Et pendant une minute, on a rendu hommage à tous les morts de l’exil, aux morts de la mer et aux morts de la terre, victimes directes des politiques criminelles de la forteresse – Europe.

Pendant la cérémonie d’inauguration, des enfants afghans jouaient à cache-cache avec un petit chien entre les tombes. Ils ont 6, 8, 10 et 11 ans. Ils sont là depuis deux mois, ils vivent au camp de Mavrovouni. Il y a deux mois, ils ont traversé la mer.

Eux ils sont arrivés vivants.

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